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Immigration : le chantage « inconcevable » de la Libye

Le Temps édition du 14 octobre 2010

Le colonel Kadhafi a proposé fin août à l’Union européenne d’arrêter définitivement le flot d’immigrés contre le versement de 5 milliards d’euros. Cette somme est ce que verse l’UE chaque année à l’Afrique pour l’aide au développement.

par Richard Etienne (14/10/2010)

- Cinq milliards d’euros par an pour « stopper définitivement » l’im­migration clandestine à partir de ses côtes. C’est l’offre qu’a réitérée la Libye à l’occasion d’une visite d’une délégation européenne à Tripoli. Fin août, Mouammar Kadhafi avait déjà posé cette exigence à son hôte Silvio Berlusconi pour « éviter une Europe noire ». Dans un entretien paru récemment dans Paris Match, le colonel insiste : « Les Africains ont le sentiment qu’ils ont été lésés dans le passé, que les Européens ont occupé leur territoire et pillé leurs ressources. […] Je pense que les Africains sont en train de suivre leurs ressources pillées. » Sans « indemnisation », continue-t-il, les « digues » contenant l’immigration clandestine vont céder.

Un nouveau chantage du chef de la Jamahiriya révolutionnaire ? C’est ce que pense Hasni Abidi, directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (Cermam). « Le régime libyen utilise la carte de l’immigration, il est très bon négociateur. » La commissaire européenne chargée des Affaires intérieures, Cecilia Malmström, de retour d’un voyage en Libye, a indirectement répondu au guide lors d’une conférence de presse à Bruxelles : « Cinq milliards, c’est la somme que l’UE donne en totalité à l’Afrique chaque année pour l’aider dans son développement. » Avant de préciser : « Bien sûr, elle n’a pas cette somme à donner à la Libye. » En lieu et place, elle s’est engagée à financer un programme de lutte contre l’immigration clandestine en Libye, doté de 50 millions d’euros.

« Douanier de l’Europe »

Luis Martinez, professeur invité à l’Ecole de gouvernance et d’économie de Rabat, s’interroge sur la signification de ce montant : « Certes les transports, les frais administratifs, la gestion liée au contrôle des migrations doivent être onéreux, mais les migrants, sous-payés, assument de nombreux travaux – domestiques, agricoles, ou­vriers. La Libye en profite. C’est comme si l’Espagne demandait à l’UE de payer pour ses étrangers. Totalement illégitime. »

Selon Tripoli, de un à trois millions d’immigrés vivent en Libye. Pour gagner l’Europe, la route libyenne a longtemps été privilégiée : proximité géographique, trafic facilité par les autorités, alors que les alternatives, égyptienne, tunisienne ou marocaine, se sont fermées. Les immigrés viennent de nombreux pays – de la Corne de l’Afrique jusqu’au Sénégal. « Il y a même des Pakistanais qui transitent par la Libye », reconnaît Cecilia Malmström.

Le « douanier de l’Europe » est en train de démontrer qu’il est capable de contrôler ses 5770 km de frontières. Les statistiques de l’agence gérant la coopération opérationnelle aux frontières extérieures de l’UE (Frontex) sont claires : de janvier à juin 2009, 7072 immigrés ayant passé par la Libye ont été arrêtés en Italie. Pour la même période en 2010, on n’en recense que 857. « Quasiment 90% de moins », note Izabella Cooper, chargée de presse de Frontex. Les boat people se font rares car l’Italie a consenti de nombreux sacrifices, en signant un accord en 2008 avec Tripoli portant sur le versement de 200 millions de dollars par an sur vingt-cinq ans (5 milliards en tout) sous forme de projets de construction et d’investissements.

Eviter de froisser l’Italie

D’où cette question : le guide espère-t-il obtenir un même montant des autres Etats européens ? Luis Martinez nuance : « Kadhafi tente d’accroître son influence dans l’espace européo-méditerranéen et il a besoin d’une alternative à l’arme du pétrole et du gaz. Son pays dépend trop de ces exportations. » Mais il ne peut se permettre d’ouvrir les vannes de l’immigration, poursuit le chercheur, car il se mettrait à dos son principal partenaire en Europe, l’Italie, passage privilégié des filières. Depuis 2007, avec le renforcement des contrôles, les immigrants sont moins nombreux en Libye. Ceux qui y résident n’ont pas forcément envie de partir : « Ils n’ignorent pas que l’Europe est en crise. »

Selon Luis Martinez, il est inconcevable que l’UE paie. « Si on découvrait que son argent finance des camps qui ne respectent pas les droits humains, ce serait un scandale. » Un rapport de l’ONG Human Rights Watch publié en 2009 dénonce les abus. Aujourd’hui, Bill Frelick, un de ses auteurs, explique : « Le pays n’a pas signé les Conventions de Genève et viole massivement les droits humains. Il ne peut être considéré comme un partenaire dans le domaine des migrations. » En juin 2010, la Libye a exigé le départ du personnel du Haut-Commissariat de l’ONU pour les réfugiés sans donner d’explications. Luis Martinez conclut : « L’UE a meilleur temps de renforcer les capacités de Frontex, ça ne lui coûterait pas plus cher. »


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